Anatomie d’un faux : Qui cherche à nuire aux bonnes relations entre l'Algérie et la Tunisie?
Un PDF surligné au feutre rose prétend placer Tunis sous tutelle algérienne à travers un accord de défense. Retour sur une fabrication qui dit plus sur ses auteurs et ses relais médiatiques.
Un document présenté comme un projet d’accord de défense entre l’Algérie et la Tunisie circule sur les réseaux sociaux et dans certains médias depuis le 18 décembre 2025. Ce document fabriqué, est censé prouver que la Tunisie sera bientôt placée sous tutelle militaire algérienne, avec l’Algérie dans le rôle du grand frère intrusif et Kaïs Saïed dans celui du président soumis et consentant. Ce texte, prétendument top secret, a en plus d’alimenter les réseaux sociaux, principalement tunisiens, a aussi fini par contaminer la presse, y compris française, friande en ces périodes de fêtes de titres alarmistes, éditoriaux indignés et prises de position hâtives.
À l’épreuve des faits, il raconte surtout une autre histoire : celle d’une fabrication grossière, relayée avec légèreté, qui en dit long sur l’état du débat public et sur certaines dérives de l’opposition tunisienne et de cette algérophobie visible dans une petite partie des médias hexagonaux.
Un document truffé d’incohérences
Le faux arrive sous la forme d’une séries d’images de documents numérisés en couleurs. Les passages jugés sensibles sont surlignés au feutre rose, comme pour guider le regard vers les points supposément explosifs. En haut de la première page, un tampon rouge annonce la couleur : “Top Secret – défense”, assorti d’un en-tête solennel “République Algérienne Démocratique et Populaire – République Tunisienne”, suivi d’une mention unique “Ministère de la Défense Nationale”. À lui seul, ce mélange des genres devrait faire lever un sourcil à quiconque a déjà vu un document officiel.
Quelques jours plus tard, le 26 décembre, un article du Figaro reprend ce texte comme s’il s’agissait d’une pièce authentique.
L’article est publié un lendemain de Noël, dans une rédaction probablement vide et/ou sans matière ni rédacteur en chef, son auteure est inconnue, premier article dans le journal, voir premier article tout court. Sarra Toumi, car c’est d’elle qu’il s’agit, est probablement un pseudonyme. Son article part du principe que le document ayant circulé depuis plus d’une semaine est authentique, elle en tire les conclusions suivantes : L’emprise de l’Algérie sur la Tunisie est totale et Kaïs Saïed en est le principal facilitateur. Elle fait même parler un historien, probablement tunisien, et totalement anonyme pour déclamer une sentence sans appel : « Malgré toute une histoire commune pour l’autodétermination des deux pays lors de la colonisation et toutes les promesses de reconnaissance et de solidarité formulées par nos voisins, nous avons eu maintes fois la preuve de l’ingérence de l’Algérie dans les affaires tunisiennes » et de convoquer les évènements de Gafsa qui ont eu lieu il y a 45 ans pour confirmer tout cela.
Le problème est que tout cela repose sur un texte qui ne tient pas debout. Contrairement à ce que laisse entendre l’article, ce ne sont pas des médias algériens qui ont mis ce document en circulation, mais des comptes liés à des milieux d’opposition “Fréristes” tunisiens. Du côté algérien, le faux a fait peu de bruit, que ce soit dans la presse ou sur les réseaux. La scène politique intérieure tunisienne reste perçue comme une affaire tunisienne, et l’opinion publique algérienne n’y projette pas spontanément ses propres batailles.
Quand on regarde de plus près la structure du document, les erreurs s’accumulent. La classification n’est pas cohérente : l’en-tête parle de “Top Secret – défense”, mais la case de classification mentionne simplement “Secret défense”. Le style même du texte laisse planer un doute. Un projet de décret de cette nature devrait citer précisément les lois et accords antérieurs qui fondent sa légalité. Ici, il ne s’y réfère que de manière générale, et lorsqu’il cite un accord de coopération militaire daté du 6 mars 2001, il se trompe. Ledit accord a été signé à Tunis non pas à la date mentionnée mais le 20 novembre 2001 et a été ratifié le 4 décembre 2001 par l’Algérie par le décret présidentiel N°01-390, publié dans le numéro 74 du Journal officiel algérien. Puisque l’accord traite aussi du volet sécuritaire, il aurait aussi dû se référer au décret présidentiel N°18-258 signé le 9 mars 2017 et ratifié 15 octobre 2018.
Il y a plus troublant. Le texte prétend que l’armée algérienne aurait le droit de pénétrer jusqu’à cinquante kilomètres à l’intérieur du territoire tunisien pour poursuivre des terroristes ou des groupes armés. Sur une carte, cela signifie atteindre des villes comme Le Kef, Béja ou Jendouba. On n’est plus dans la coopération sécuritaire, mais dans la projection militaire profonde, comme si un pays acceptait d’emblée de laisser un autre État manœuvrer librement sur son sol. L’idée ne tient pas la route un instant, ni politiquement ni juridiquement.
Une autre clause affirme que l’armée algérienne pourrait contribuer au “rétablissement de la stabilité institutionnelle” en Tunisie en cas de troubles, en neutralisant des “groupes séditieux”. Autrement dit, Alger serait autorisée à intervenir dans les crises politiques tunisiennes au nom de l’ordre interne. À ce stade, le document ne décrit plus un partenariat, mais un scénario de mercenariat étatique. Cela entre en collision frontale avec la Constitution algérienne, qui encadre strictement toute intervention militaire à l’étranger et la conditionne à des cadres multilatéraux clairement définis et à l’approbation du parlement algérien.
Le texte ne s’arrête pas là. Il évoque des indemnités en argent pour les soldats algériens déployés en Tunisie, ainsi que la construction de bases de vie financées par le Trésor tunisien ou via des “investissements”. L’image qui s’en dégage est celle d’une armée étrangère payée et installée par un État affaibli sur son propre territoire. C’est une fiction politique, pas une hypothèse plausible de relations bilatérales surtout au vu des moyens dont dispose l’Algérie et son armée dont le budget est supérieur à celui de l’État tunisien en entier.
Les auteurs du faux accumulent aussi les erreurs factuelles. Le chef d’état-major de l’armée algérienne est rétrogradé dans le document d’un grade, alors qu’il a été promu général d’armée depuis juillet 2022, il est désigné comme “seulement” général de corps. Le nom du ministre tunisien de la Défense est inexact. Ces approximations en série auraient dû suffire à alerter les lecteurs les plus pressés.
Reste enfin la dernière phrase, censée apporter une touche de crédibilité institutionnelle. Le document affirme que cet accord aurait été déposé au bureau des Nations unies. Or les accords bilatéraux les plus sensibles, notamment en matière militaire et sécuritaire, ne suivent pas ce chemin. Ici encore, la logique administrative et diplomatique est bafouée. Comme si cela ne suffisait pas, la mise en page et même la couleur du surlignage sont les mêmes que dans un autre faux, diffusé quelques jours plus tôt, cette fois présenté comme un accord entre la Tunisie et l’Union européenne sur la migration. Le recyclage est si visible qu’il en devient presque pédagogique.
Face à ce cumul d’incohérences, une distinction s’impose. Une fuite désigne un document authentique qui parvient au public sans l’accord de ses auteurs. Une fabrication, au contraire, consiste à construire de toutes pièces un document qui imite les codes de l’authentique pour mieux tromper. Tout, dans ce texte, renvoie à la seconde catégorie.
L’opposition tunisienne dans le piège de la désinformation
Cette affaire ne tombe pas du ciel. Depuis plusieurs mois, on observe un infléchissement net du discours d’une partie de l’opposition tunisienne et de ses relais médiatiques. L’Algérie y apparaît de plus en plus comme un acteur central, parfois désigné comme soutien implicite du président Kaïs Saïed, parfois décrite comme une puissance qui tirerait les ficelles en coulisses. Ce glissement ne repose pas sur une analyse fine de la politique étrangère algérienne, mais sur une série de récits injectés, souvent fondés sur des documents ou des “informations” tout aussi fragiles que le faux accord militaire.
Le dernier épisode en date est révélateur. D’abord, des rumeurs ont circulé sur le “recrutement” d’Algériens pour participer à des manifestations en soutien au président tunisien, le 17 décembre dernier dans le cadre des célébrations de la fête de la Révolution. Puis, dans la foulée, ce document falsifié présenté comme un accord militaire secret a été balancé dans le débat public. Ce qui surprend, ce n’est pas tant l’existence de ces manœuvres, elles sont désormais fréquentes dans les conflits politiques, mais la vitesse à laquelle des personnalités reconnues, des responsables politiques et des figures médiatiques s’en emparent sans examen sérieux.
Un politicien tunisien est ainsi apparu sur une chaîne d’opposition basée à l’étranger, pour “expliquer” aux téléspectateurs ce texte falsifié comme s’il s’agissait d’une pièce d’archives révélée pour la première fois. Sur d’autres plateformes, des hommes et des femmes politiques se sont relayés pour commenter ce qu’ils prenaient pour un accord réel, comme s’ils venaient de découvrir la recette de l’eau tiède. Aucun ne semble s’être posé la question la plus simple : et si tout cela n’était qu’une fiction ? Si l’on met de côté le vocabulaire et la mise en forme, tout, dans le contenu, crie son caractère fabriqué. En somme :" et si cette Algérie fantasmée vivait uniquement dans les têtes des complotistes?”
Ce n’est pas un épisode isolé. Quelques jours avant l’apparition de ce faux accord, des plateformes installées en Europe avaient déjà fait circuler une autre “révélation”, affirmant que l’Algérie aurait constitué des unités de mercenaires actives au Sahel. Alger avait démenti. Pris ensemble, ces éléments dessinent un schéma plus large : l’Algérie est placée au centre d’un récit où elle apparaît tour à tour comme commanditaire de mercenaires, puissance tutélaire de la Tunisie et partenaire occulte de toutes les dérives autoritaires prêtées au président Saïed.
Il faut le rappeler clairement. L’opposition tunisienne a le droit de mener sa bataille contre le chef de l’État, de dénoncer la concentration des pouvoirs, de critiquer la supposée dérive institutionnelle et de s’opposer aux politiques qu’elle juge contraires aux aspirations démocratiques. Ces débats lui appartiennent. Mais faire de l’Algérie un instrument de cette confrontation interne, la désigner comme une puissance qui piétinerait la souveraineté tunisienne sur la base de documents truqués, ne relève ni de la critique politique ni de la liberté d’expression. C’est une dérive qui vise au-delà du pouvoir en place, et touche la relation entre deux peuples.
Sur le terrain, la relation algéro-tunisienne s’inscrit dans une continuité qui dépasse largement les conjonctures politiques. Depuis juillet 2022, Alger a assoupli les mouvements aux frontières, autorisant l’importation “autonome” de biens de subsistance pour soulager des ménages tunisiens. Les autorités algériennes ont encouragé les touristes à se rendre en Tunisie pour soutenir une économie en difficulté. L’Algérie fournit du gaz et de l’électricité, coopère dans la lutte antiterroriste, participe à la sécurisation des frontières communes et a accordé des prêts pour stabiliser le budget tunisien.
Interpréter ces gestes comme un soutien à un homme, Kaïs Saïed, plutôt qu’à un État voisin, revient à effacer une histoire plus longue. Une partie de l’opposition tunisienne, aujourd’hui très critique, a trouvé refuge en Algérie à l’époque de Zine el-Abidine Ben Ali. Après la révolution, l’Algérie a continué d’accompagner les différents gouvernements successifs, sans conditionner cet appui à la couleur politique des responsables en place.
Les déclarations officielles viennent confirmer cette approche. Lors d’une visite à Rome en mai 2022, le président Abdelmadjid Tebboune a affirmé que l’Algérie était prête à aider la Tunisie à revenir sur la voie démocratique. Cette phrase dit deux choses en creux. D’abord, que les autorités algériennes n’étaient pas nécessairement rassurées par les décisions prises à Tunis à partir de juillet 2021. Ensuite, que le soutien à la Tunisie ne s’entend pas comme une adhésion à telle ou telle prétendue dérive institutionnelle, mais comme une volonté de préserver la stabilité d’un voisin dont les crises rejaillissent inévitablement. Car là est la clé de tout cela pour les algériens. La stabilité de la Tunisie est une question de sécurité nationale, une quinzaine de millions d’algériens vivent à moins de 200 km de la frontière de ce pays, 3 millions d’algériens y fréquentent ses plages l’été. Pendant les années 90 la côte tunisienne était quasiment le seul exutoire pour la classe moyenne algérienne, interdite de visas en Europe, persécutée par le Maroc en 1994 (puis victime de la fermeture de la frontière par l’Algérie la même année).
Dans la même logique, Alger a tenté, dans la discrétion, de rapprocher le président Saïed du secrétaire général de l’UGTT, Noureddine Taboubi, notamment en marge du défilé militaire organisé en Algérie en juillet 2022. Des efforts ont également été déployés pour éviter que l’incarcération de Rached Ghannouchi ne se transforme en point de non-retour. Dans tous ces cas, l’idée n’était pas de prendre parti pour un camp, mais de limiter les dégâts d’une situation instable.
C’est là que se joue l’enjeu le plus sensible de cette affaire. Si une partie de l’opposition tunisienne est convaincue que ce qu’elle appelle “l’arc du coup” finira par se briser, elle a intérêt à préserver ce qui peut l’être dans la relation avec l’Algérie. Car, quelle que soit l’issue de la crise politique actuelle, la géographie ne changera pas. Les deux pays resteront voisins, les économies continueront de s’entrelacer, les populations de circuler. Ce sont des réalités qui dépassent les présidents, les partis et les cycles de mobilisation.
En utilisant des documents falsifiés pour tenter de prouver une mise sous tutelle militaire, certains acteurs politiques acceptent de fragiliser ce socle au nom d’une bataille conjoncturelle. Ils introduisent le soupçon là où la prudence et la lucidité exigeraient de vérifier avant de dénoncer. Ils prennent pour argent comptant des textes qui, à la lecture, dévoilent instantanément leur nature fictionnelle.
On peut se battre contre un pouvoir sans s’aligner sur des mensonges. On peut s’opposer à Kaïs Saïed sans faire de l’Algérie un épouvantail commode. Les peuples, eux, paient toujours le prix des récits toxiques qui les opposent artificiellement. Quand les positions politiques se construisent sur des documents falsifiés, le problème dépasse les mensonges eux-mêmes. C’est la confiance qui se fissure, de part et d’autre de la frontière.
(Article en parti inspiré de l’excellent post de Otman Lahiani sur facebook)





Et ce n’est qu’un document.
Le jour où des fake vidéos apparaîtront l’impact pourrait être plus consequent vu la propension de la majorité des gens à visionner plutôt que lire.