Ceuta +213 code mensonge : la fabrique à récits est en marche
Comment un pseudo rapport sécuritaire tente d'alimenter un récit sur l'implication de l'Algérie dans l'invasion de migrants marocains de l'exclave espagnole de Ceuta
L’objection est prévisible, autant la poser d’entrée. Un rapport espagnol qui se donne des airs de rapport sécuritaire (repris par la presse marocaine en masse comme étant cela) désigne un « actor argelino » (acteur algérien) comme nœud critique de la ruée migratoire sur Ceuta des 30 et 31 juillet. Un algérien qui explique sur son Substack que la démonstration ne tient pas. On voit venir le procès en plaidoirie pro domo.
D’où la règle que s’impose cet article : rien qui ne soit dans le document lui-même. Ce qui suffit largement, puisque le rapport se démonte avec ses propres pages.
Le document
Soixante-dix pages, signées par un analyste espagnol de sécurité, date de clôture le 2 août. Titre complet : campagne numérique de mobilisation liée à « el ataque y violación de la territorialidad de España » (l’attaque et la violation de la territorialité de l’Espagne) à Ceuta. Méthodologie OSINT et SOCMINT. Mise en page de service : numéro de référence, mention « uso restringido » (usage restreint) (mais mis sur le compte Linkedin de l’auteur en libre-lecture), fiches de renseignement, classification.
Une bonne partie du travail est honnête. La reconstruction chronologique tient. L’idée que chaque plateforme a joué une fonction distincte, TikTok pour capter, Facebook pour stabiliser la communauté, WhatsApp pour coordonner, correspond à ce qu’on observe réellement dans ce genre d’épisodes. Le rapprochement avec la mobilisation de Fnideq en septembre 2024 est d’ailleurs le meilleur passage du texte.
Et puis il y a les chapitres 8 et 9.
Deux chapitres entiers, une fiche « ACTOR OPERATIVO Nº 01 » avec drapeau algérien, un diagramme de relations. Consacrés à quoi ? À deux groupes WhatsApp administrés depuis des numéros commençant par +213, et à rien d’autre. Il n’y a pas de deuxième élément, pas de recoupement, pas de pièce annexe. Un préfixe.
La pièce à conviction manque au dossier
Le rapport publie deux « capturas documentales » (captures documentaires) des groupes en question. Sauf que ce ne sont pas des captures d’écran. Ce sont des reconstitutions redessinées, avec la typographie du rapport, ses encadrés, ses champs harmonisés. En clair : le témoignage de l’analyste, mis en page.
Pas de lien d’invitation, l’auteur écrit lui-même qu’il n’est pas vérifiable. Pas d’archivage Wayback. Pas de hash. Et surtout, le numéro lui-même est masqué : « +213 6XX XXX XXX ».
Arrêtons-nous là une seconde. Le seul élément sur lequel repose toute l’attribution nationale est précisément celui qui a été effacé du document. Personne ne peut le vérifier. Le lecteur est prié de croire l’analyste sur parole, sur son unique preuve.
Djezzy, ou l’inverse
La même fiche indique deux choses côte à côte : numéro en +213 6XX, opérateur Djezzy.
En Algérie, l’attribution de numéros se fait par opérateur et dans ce cas précis le 06 (ou +2136) correspond à Mobilis, l’indicatif attribué à Djezzy est plutôt le 07 (ou +2137). 05 (ou +2135) pour Ooredoo.
Un numéro Djezzy commence donc par +213 7 et non par +213 6.
Ou bien l’attribution d’opérateur est fausse, et l’analyste n’a donc pas fait la vérification la plus élémentaire de son métier avant de bâtir deux chapitres dessus. Ou bien le numéro affiché a été fabriqué pour les besoins de la maquette. Aucune des deux branches n’est confortable pour l’auteur.
Question subsidiaire : pour déterminer un opérateur, il faut le préfixe complet. Si l’auteur l’avait, pourquoi le masquer ? Et s’il ne l’avait pas, comment a-t-il identifié Djezzy ?
Un indicatif, ça dit quoi au juste
Reprenons depuis le début, parce que le sophisme est tellement gros qu’on finit par ne plus le voir.
Un +213 atteste, au mieux, du pays où une carte SIM a été commercialisée. Il n’atteste pas la nationalité de celui qui l’utilise : les SIM s’achètent, se prêtent, se revendent, et dans les milieux de la traversée c’est même la norme, précisément pour casser le lien entre une identité et une communication. Il n’atteste pas la localisation : un compte WhatsApp reste accroché au numéro qui l’a créé, indéfiniment, partout dans le monde, y compris en wifi. Il y a plus d’un million et demi de personnes d’origine algérienne rien qu’en France, dont beaucoup conservent leur ligne.
Et il n’atteste aucune agentivité. Trouver des Algériens dans un écosystème harraga relève de l’évidence statistique : ils forment un contingent significatif de la route méditerranéenne occidentale. Celui qui administre un groupe de traversée, dans l’immense majorité des cas, est lui-même un candidat au départ.
Le rapport ne teste aucune de ces hypothèses. Il ne les mentionne même pas. L’annexe méthodologique promet pourtant une corroboration croisée et une « mínima atribución » (attribution minimale).
De l’indicatif au personnage
Le glissement se fait par le vocabulaire, et il est brutal. La fiche s’ouvre sur : « DENOMINACIÓN ANALÍTICA : ACTOR ARGELINO (+213) » (dénomination analytique : acteur algérien). Suivent les capacités observées : coordination, diffusion, réorganisation, adaptation, persistance.
On vient de prêter des capacités opérationnelles à une entité que l’analyste a lui-même fabriquée à partir d’un indicatif.
Faites le test. Rebaptisez la chose « nœud de coordination WhatsApp n° 1 » : rien ne change à l’analyse, mais toute la charge géopolitique s’évapore. Ce qui veut dire que la décision la plus lourde de ces soixante-dix pages est un choix de dénomination, et que ce choix n’est justifié nulle part.
Une question d’échelle
Voici les chiffres du rapport, tirés du rapport.
Les groupes Facebook surveillés comptent plus de 250 000 membres. Les comptes TikTok moteurs : 317 000 abonnés pour l’un, avec des vidéos que l’auteur crédite de près de sept millions de vues. Par contre les deux groupes en +213 qu’il met en avant dans son rapport pour établir un rôle d’organisateur à l’Algérie ne comptent que 2 300 et 1 480 membres. Soit 3 780 personnes.
Environ un et demi pour cent de l’écosystème documenté par l’auteur lui-même. Ce 1.5% monopolise deux chapitres, la seule fiche d’acteur du rapport et le seul diagramme d’attribution. Les nœuds marocains, que l’auteur décrit pourtant comme le cœur du dispositif, n’ont droit à aucune fiche.
Sur le terrain, pendant ce temps : entre 50 000 et 60 000 entrées selon les autorités de Ceuta, plus de 25 000 retours vers le Maroc, des morts. Le rapport ne donne aucun de ces chiffres.
Trois autres endroits où le texte se contredit
La chronologie ne tient pas. Le premier groupe est identifié le 28 juillet dans le chapitre 2, sa fiche indique qu’il a été créé le 15, l’annexe II situe l’apparition des groupes +213 dans la première semaine de juillet, l’annexe V date la pièce du 30. Quatre dates pour deux objets.
La « réorientation vers Melilla » s’effondre sur ses propres métadonnées. Le rapport présente le second groupe comme la preuve d’une adaptation après le durcissement du dispositif à Ceuta. Or, selon le document la fiche de ce groupe est créé par l’auteur le 20 juillet. Dix jours avant la traversée massive. Il ne peut pas être une réaction à quelque chose qui n’a pas encore eu lieu. Et le lien entre les deux groupes est établi uniquement par le préfixe +213, c’est-à-dire par la variable qu’il s’agissait justement de démontrer. L’auteur le concède d’ailleurs à demi-mot.
Le même compte TikTok a 18 600 abonnés sur la fiche et 91 200 dans l’annexe. Le même groupe est « grupo público » (groupe public) avec lien d’invitation ouvert dans un tableau, et « grupo cerrado » (groupe fermé) dans un autre. Si vous avez suivi : un groupe à lien ouvert a par construction une composition incontrôlée, ce qui ruine au passage l’argument selon lequel la présence de Marocains, d’Algériens et de Tunisiens renforcerait l’intérêt de l’acteur algérien. Elle ne dit rien de l’administrateur. Et elle n’est activée que dans un sens : si la composition multinationale prouvait quelque chose, elle prouverait aussi bien une implication tunisienne et bien-entendu marocaine.
Aucun des tests d’attribution standard n’a été mené. Pas de recherche inversée sur les photos de profil, pas de croisement de pseudos entre plateformes, pas d’historique du numéro, pas de date de création du compte, pas d’EXIF sur les médias partagés, pas d’analyse des horaires de publication.
L’auteur du rapport documente, dans le texte, la vente de combinaisons néoprène, de palmes, de flotteurs, l’achat groupé de kayaks, les questions sur le transport vers les lieux de passage et sur la localisation des éventuels points de contrôles sécuritaires.
C’est-à-dire le portrait-robot d’une économie de passeurs. C’est d’ailleurs, accessoirement, la thèse officielle de Madrid comme de Rabat sur cette crise.
Cette hypothèse n’est jamais formulée. Jamais évaluée. Pourtant le rapport revendique une méthode d’hypothèses concurrentes et au final n’en teste qu’une seule.
Ce qui s’est passé après
Le rapport a été repris par Atalayar, média madrilène dont l’alignement sur les positions marocaines n’est un secret pour personne. Et la reprise déforme dans un sens très précis.
Le rapport écrit « entre uno y cinco millones » (entre un et cinq millions) d’impressions. Atalayar titre sur onze millions. Le rapport situe le noyau au Maroc. Atalayar titre sur des comptes situés en Algérie, en Tunisie et en France, dans cet ordre. Et Atalayar affirme que l’analyse a été commandée par plusieurs institutions espagnoles, alors que le document ne mentionne aucun commanditaire, nulle part. Pareil pour de nombreux titres de la presse marocaine qui ont partagé cette analyse.
Le glissement déjà présent dans l’architecture du rapport est amplifié et durci au moment du relais. Ça, c’est vérifiable en trente secondes, et ça ne demande d’attribuer d’intention à personne.
Il faut d’ailleurs être juste avec l’auteur, qui n’est pas le sujet de cet article. Interrogé sur les ondes espagnoles, il a dit que le Maroc « n’a rien voulu faire, il a baissé les bras », évoquant des images de policiers marocains indiquant la route vers la pointe du Tarajal. Des sources de la Guardia Civil décrivaient au même moment une gendarmerie marocaine « de brazos cruzados » (les bras croisés). Et des rapports du renseignement espagnol avaient prévenu, avant la crise, d’un possible « golpe de magnanimidad » (coup de magnanimité) de Mohammed VI autour de la fête nationale. Le 30 juillet, jour de la ruée, c’est la Fête du Trône.
Autrement dit, l’homme dit une chose en interview et son document en construit une autre. Ce n’est pas forcément de la mauvaise foi. C’est souvent comme ça que travaillent les mauvais produits d’analyse : les précautions sont dans le texte ou dans les déclarations publiques, l’accusation est dans la maquette ou dans le titre. L’auteur reste “clean” sur le fond et alimente les médias partisans dans la forme.
En résumé et pour conclure, ce que véhicule ce rapport comme accusation contre l’Algérie se résume à un indicatif téléphonique, provenant d’un numéro délibérement masqué, invérifiable, contredit par l’attribution d’opérateur du rapport lui-même, portant sur 1.5% d’un écosystème et n’ayant fait l’objet d’aucun des tests que l’auteur revendique, ne constitue pas une base d’attribution nationale. Le reste, dans ces deux chapitres n’est que de la mise en page.
Ce qui n’aurait aucune importance si des rapports de ce genre ne finissaient pas, six mois plus tard, cités comme source dans un papier, comme ce fut le cas pour d’autres fables inventées et recyclées ad-nauseam.






Les facteurs de répulsion de la population marocaine sont une tendance lourde qui a toujours existé dans ce pays. En bref, l’émigration du Maroc est devenue une culture de la population indigène dont aucun autre pays n’est capable d’en influencer le cours… sa recette est la suivante: structure familiale, natalité, taux de fécondité, mépris de soi-même, absence d’une économie autocentrée, encouragement gouvernemental qui exporte à travers l’émigration la misère et son corollaire, la contestation…
L'administration actuelle doit avoir les yeux rivés sur Ceuta qui, une fois vidée de ses résidents, se transformera non pas en une alternative à Rota mais en tant que "forward naval hub" sur le sol africain. Pour mieux controller les entrées et sorties du Detroit mais aussi, qui sait, imaginez des troupes et subs sionistes dans la région...Moins important que Rota ou Djibouti mais des upgrades et aménagements sont toujours possible.
C'est une théorie pas trop éloignée de celle du Groenland, meme si les détails manquent.