Ceuta, Melilla et la fabrique académique d’une annexion future
Ce que révèle vraiment la tribune d'un politologue américain, et pourquoi l’Espagne ne devrait pas la traiter comme une simple provocation marginale
Il serait commode de balayer le texte de Michael Rubin d’un revers de main. Une tribune de plus, sponosorisée par le réseau académique pro-Rabat. Un papier polémique publié dans un écosystème idéologique américain en pleine guerre d’Iran, sous Trump... Un excès rhétorique parmi d’autres.
Ce serait pourtant une erreur. Car le texte intitulé “Morocco Should Send a New Green March into Ceuta and Melilla”, publié le 16 mars 2026, ne se contente pas de défendre une position favorable au Maroc. Il franchit une ligne supplémentaire : il propose explicitement une logique de fait accompli contre deux villes espagnoles, en mobilisant à la fois l’imaginaire de la Marche verte, le langage de la décolonisation, et un argument de neutralisation préventive de l’OTAN. Rubin y appelle des Marocains à se rassembler, à envoyer des bulldozers vers la frontière, puis à entrer “désarmés” dans Ceuta et Melilla pour y lever le drapeau marocain. Il ajoute que ni la presse espagnole, ni Madrid, ni même l’Alliance atlantique n’auraient, selon lui, de base solide pour réagir.
Ce texte n’est donc pas seulement outrancier. Il est construit. Il repose sur une architecture discursive précise. D’abord, Rubin réactive la mémoire de 1975 en présentant la Marche verte comme un précédent victorieux, presque élégant, d’annexion politique par mobilisation civile. Ensuite, il transpose ce schéma au présent en décrivant Ceuta et Melilla comme des “têtes de pont illégitimes” de l’Espagne en Afrique. Enfin, il cherche à fermer par avance la principale objection stratégique en soutenant que l’article 5 de l’OTAN ne couvrirait pas automatiquement ces territoires. Il ne s’agit pas d’une colère improvisée. Il s’agit d’un exercice de légitimation politique, enveloppé dans une prose de combat.
Pour comprendre la portée du papier, il faut commencer par son auteur. Michael Rubin n’est pas un activiste sans surface ou un simple prof d’université. Il est senior fellow à l’American Enterprise Institute, et sa biographie au Middle East Forum le présente comme un spécialiste du Moyen-Orient, particulièrement de l’Iran et de la Turquie, ancien responsable au Pentagone, passé par l’Irak, le Yémen, et l’enseignement auprès d’unités américaines. Sa même biographie rappelle qu’il est titulaire d’un PhD et d’un MA en histoire de Yale. Autrement dit, il dispose d’un capital académique réel, d’un passé bureaucratique crédible et d’une insertion durable dans l’appareil intellectuel de la sécurité nationale américaine. Ce n’est pas un inconnu. C’est précisément ce qui donne du poids à ses outrances.
Mais Rubin n’est pas, ou plus, un universitaire au sens classique. Son écriture récente montre autre chose : une posture de policy advocate, un entrepreneur idéologique qui ne sépare plus vraiment analyse, prescription et combat narratif. La série de ses textes publiés ces derniers jours au Middle East Forum en donne la mesure. Le 15 mars, il écrivait déjà que Trump devrait diriger l’armée américaine pour traquer des responsables du régime iranien. Le 14 mars, il plaidait pour un standard de représailles fondé non sur la culpabilité directe, mais sur la proximité idéologique. Le 13 mars, il défendait l’idée que des forces américaines pourraient occuper Kharg Island pour sécuriser ses installations pétrolières. Son texte sur Ceuta et Melilla n’est donc pas une anomalie stylistique. Il s’inscrit dans une séquence où la surenchère prescriptive est devenue sa langue habituelle. Les positions anti-guerre en Iran de l’Espagne pourraient aussi expliquer son prositionnement vangeur.
Sa trajectoire sur le Maroc mérite aussi d’être relevée. Rubin n’a pas découvert ce dossier hier. Des traces publiques montrent qu’il écrit sur le Sahara occidental depuis au moins une décennie. Son site et les pages de l’AEI renvoient à des textes comme “Why the Western Sahara Matters” en 2015, et plus récemment à des prises de position encore plus alignées sur la ligne marocaine, par exemple “Don’t Default to Polisario on Sahrawi Representation” en 2025. L’AEI a d’ailleurs relayé ou indexé son nouveau texte sur Ceuta et Melilla, ce qui confirme qu’il ne s’agit pas simplement d’une opinion isolée laissée sur une marge obscure d’internet, mais d’un message circulant entre plusieurs plateformes du même univers idéologique.
Quant à ses contacts avec le Maroc, en étant rigoureux, Je n’ai vu aucune preuve publique d’un financement marocain, ni d’un rôle officiel de conseiller du royaume. En revanche, des liens publics existent. Une recherche ramène à une intervention de Rubin à Rabat, à l’Institut Royal des Études Stratégiques, en décembre 2019, sur l’avenir des relations entre le Maroc et les États-Unis. Ce n’est pas une preuve d’alignement organique. C’est tout de même un élément de contexte utile, car il signale qu’il ne parle pas du Maroc depuis une distance abstraite. Il a été reçu dans un cadre institutionnel marocain de haut niveau.
Il faut ensuite regarder la nature du support. Le texte n’a pas été publié dans une revue académique évaluée par les pairs, ni dans un quotidien d’information généraliste, mais dans le Middle East Forum Observer, qui appartient au Middle East Forum. Le site du MEF le dit lui-même sans détour : il entend promouvoir les intérêts américains au Moyen-Orient et protéger l’Occident contre les menaces venant du Moyen-Orient. L’organisation met en avant non seulement sa revue Middle East Quarterly, mais aussi des programmes comme Campus Watch, Islamist Watch, Israel Victory Project, Focus on Western Islamism et MEF Action. Tout, ici, indique non pas un simple lieu d’analyse, mais une machine intellectuelle de cadrage idéologique, de combat culturel et d’intervention politique.
Le détail compte. Middle East Quarterly est présenté comme une revue destinée aux chercheurs, décideurs, journalistes et lecteurs cultivés. Mais le texte de Rubin n’a pas été logé dans ce compartiment plus institutionnel. Il a été publié dans MEF Observer, format ouvert, plus rapide, plus offensif, plus directement prescriptif. Cela dit quelque chose de la publication elle-même : elle assume une double vitesse. D’un côté, le vernis du savoir, avec sa revue et ses signatures munies de titres académiques. De l’autre, la circulation accélérée de tribunes d’intervention destinées à produire un effet politique immédiat. Le papier sur Ceuta et Melilla appartient clairement à cette seconde catégorie.
Le fondateur du Middle East Forum, Daniel Pipes, éclaire lui aussi le cadre idéologique. Sa page officielle au MEF rappelle qu’il a fondé l’organisation en 1994, qu’il a enseigné à Chicago, Harvard et au Naval War College, et que son dernier livre porte sur la “victoire” d’Israël. Là encore, on n’est pas dans une tradition de neutralité sobre. On est dans un espace intellectuel conservateur, très dur sur l’islamisme, le socialisme, le panarabisme, très centré sur les intérêts occidentaux, et où la frontière entre production de savoir, bataille culturelle et prescription stratégique est volontairement poreuse. Le MEF n’est pas un observatoire innocent. C’est un instrument d’influence et de positionnement en matière de politique internationale.
Ce point est essentiel, car il aide à lire correctement la tribune de Rubin. Le papier n’est pas “un article américain sur le Maroc”. C’est un morceau d’un écosystème idéologique américain “dur” qui tend à récompenser certaines figures régionales jugées utiles à l’ordre occidental, à celui d’Israël ou à la stabilisation pro-occidentale. Dans cette grammaire, le Maroc apparaît volontiers comme un partenaire discipliné, stable, utile, tandis que l’Algérie, le Polisario ou même l’Espagne sont plus souvent décrits comme des problèmes, des reliques ou des entraves.
Le plus frappant, dans le texte de Rubin, n’est pas seulement son parti pris. C’est le type de saut qu’il opère. Il ne plaide pas simplement pour reconnaître la souveraineté marocaine sur le Sahara. Il étend l’argumentaire jusqu’à Ceuta et Melilla. En d’autres termes, il contribue à déplacer une frontière mentale : ce qui relevait hier d’un contentieux sensible mais périphérique devient, dans sa plume, l’étape logique suivante d’un récit de décolonisation inachevée.
C’est précisément là que l’Espagne devrait prêter attention. Car dans le débat public espagnol, Ceuta et Melilla ne sont pas traitées comme un simple sujet patrimonial. Le gouvernement espagnol a publiquement répété qu’il défendrait l’intégrité territoriale du pays et la sécurité des habitants de Ceuta et Melilla. Pedro Sánchez l’a affirmé dès la crise migratoire de 2021. Il a ensuite présenté en 2022 la relation renouvelée avec Rabat comme devant reposer sur le respect mutuel, la transparence et le rejet des actes unilatéraux, tout en faisant de la normalisation des passages frontaliers de Ceuta et Melilla un objectif central. En parallèle, des analyses espagnoles de référence, comme celle du Real Instituto Elcano, insistent sur le fait que Ceuta et Melilla ne doivent pas être décrites comme un “différend international” reconnu, mais comme des villes espagnoles et européennes dont la sécurité démocratique doit être protégée face à des revendications marocaines persistantes.
Autrement dit, le texte de Rubin arrive dans un environnement espagnol déjà saturé de nervosité stratégique. Depuis plusieurs années, Ceuta et Melilla sont l’un des points où se croisent migration, souveraineté, économie frontalière, pression diplomatique et instrumentalisation migratoire. Des médias espagnols soulignent régulièrement la vulnérabilité de ces villes à l’asphyxie économique, à la pression migratoire ou aux rappels périodiques de la revendication marocaine. El País parlait déjà en 2022 de la peur d’un voisin “incontrôlable” à Ceuta et Melilla. El Confidencial, de son côté, a mis en avant l’idée que Rabat maintient une pression graduelle sur les deux villes et que tout ce qui contribue à “problématiser” leur appartenance à l’Espagne lui est utile.
Il faut aussi s’arrêter sur l’argument OTAN, car c’est l’une des parties les plus habiles du texte. Rubin cite les articles 5 et 6 du traité de l’Atlantique nord pour soutenir que ni Ceuta, ni Melilla, ni même les Canaries ne déclencheraient automatiquement une réponse alliée. Le texte officiel du traité confirme bien que l’architecture originelle de l’article 6 a une portée géographique spécifique. Mais cela ne signifie pas mécaniquement qu’un acte hostile contre ces territoires laisserait l’Espagne seule ou que la réaction politico-militaire alliée serait nulle. Là encore, Rubin ne fait pas un raisonnement juridique complet. Il sélectionne la zone d’ambiguïté la plus favorable à sa démonstration et la transforme en quasi-certitude politique. C’est efficace dans un texte de combat. Beaucoup moins comme argumentaire académique de base.
C’est pourquoi le papier a peu de chances d’être traité dans les milieux académiques espagnols comme une contribution respectable au débat de droit international. Mon hypothèse est qu’il sera plutôt reçu, s’il circule, comme un cas d’école. Un cas d’école de trois choses à la fois. D’abord, de la manière dont des think tanks américains idéologisés peuvent reprendre et amplifier des narratifs territoriaux extérieurs. Ensuite, de la façon dont le langage de la décolonisation peut être réemployé hors de son terrain historique habituel pour contester des souverainetés établies. Enfin, de l’usage de l’ambiguïté juridique, ici autour de l’OTAN, comme instrument de guerre psychologique et narrative. Cette lecture me paraît la plus probable précisément parce que l’'‘état de la recherche recent espagnole sur Ceuta et Melilla insiste déjà sur la bataille des récits, sur la nécessité de renforcer la narration de leur “espagnolité” et sur le coût stratégique de toute présentation imprécise de leur statut.
Dans les médias espagnols, de nombreuses voix se sont élevés pour décrier l’article et son auteur et ce de manière frontale. D’autres on saisi l’opportunité de cette sortie pour réactiver une critique plus large de la relation de Sánchez avec Rabat, en soulignant la fragilité de la ligne officielle fondée sur la “nouvelle étape” de 2022. Ce cadrage serait cohérent avec la sensibilité déjà visible dans plusieurs médias espagnols autour de toute déclaration étrangère mettant en cause Ceuta et Melilla.
Il semble néanmoins que la conséquence la plus importante ne sera ni diplomatique ni militaire. Elle sera discursive. Rubin contribue à faire passer une idée du registre du fantasme à celui de l’option formulable. C’est là que réside le vrai danger d’un tel papier. Pas dans sa capacité à déclencher un événement demain matin. Mais dans sa capacité à installer une phrase, un précédent, une image mentale : “une nouvelle Marche verte” vers Ceuta et Melilla. Les récits géopolitiques les plus efficaces ne sont pas toujours ceux qui convainquent immédiatement. Ce sont ceux qui laissent une formule disponible, prête à être reprise plus tard par d’autres acteurs, dans un autre moment, avec d’autres moyens. C’est d’ailleurs cette méthode narrative qui fait qu’aujourd’hui certaines parties pro-marocaines parlent ouvertement et sans jamais donner le moindre semblant de preuve d’une suposée proximité entre le Polisario et l’Iran et ses proxies.
Il faut enfin noter un point qui intéressera particulièrement les lecteurs espagnols. En Espagne, toute parole extérieure qui fragilise l’évidence souveraine sur Ceuta et Melilla produit un effet de surchauffe politique. On l’a vu lorsque des déclarations marocaines ou para-marocaines ont suscité des réactions officielles espagnoles, ou lorsque des figures espagnoles comme María Antonia Trujillo ont rouvert publiquement la question, provoquant immédiatement polémique, condamnations et accusations de nourrir une propagande annexionniste. Le système médiatique espagnol a donc déjà montré qu’il réagissait vivement à ce type de remise en cause. Dans ce contexte, le texte de Rubin a de bonnes chances d’être lu non comme une simple opinion étrangère, mais comme une ingérence narrative venant conforter, depuis Washington, une revendication marocaine que Madrid s’efforce précisément de contenir.
En somme, il faut appeler les choses par leur nom. Le papier de Michael Rubin n’est ni un article académique, ni une note de doctrine sérieuse, ni un simple coup de sang. C’est une tribune de combat écrite par un auteur doté de titres universitaires réels, mais engagé dans un univers idéologique conservateur où l’analyse se confond volontiers avec l’incitation politique. La publication qui l’accueille, le Middle East Forum Observer, n’est pas un média neutre, mais le bras éditorial rapide d’un think tank qui revendique explicitement la défense des intérêts américains et de l’Occident contre les menaces moyen-orientales. Et le sujet choisi, Ceuta et Melilla, n’est pas un théâtre annexe. C’est l’un des points les plus sensibles du flanc sud espagnol et européen.



